Il était une fois la
naissance d’un petit garçon, Antoine, dans une famille très aimante et très
protectrice. Dès que ce petit garçon fut en âge de parler, d’écouter des
récits, ses parents lui racontèrent cette histoire :
« Lorsque tu es né,
le médecin qui t’a examiné nous a prévenu. Tu es atteint d’une maladie très
rare. Tu vas progressivement, tous les 10 ans, perdre la vue d’une couleur, et
l’émotion associée. Cela commencera, à tes 10 ans, par le rouge et la colère, puis
cela se poursuivra à tes 20 ans par le bleu et la tristesse, à tes 30 ans par
le violet et la peur, à tes 40 ans par le vert et le dégoût, et le processus se
terminera à tes 50 ans par le jaune et la joie. Chaque couleur qui disparaîtra
sera remplacée par du gris ».
Cette histoire berça
l’enfance de ce garçon, et lui fut racontée des milliers de fois.
Le jour de ses 10 ans
arriva. Pour l’occasion, il avait invité ses amis, et sa maison avait été
décorée de dizaines de ballons multicolores. Chaque ami arrivait avec un cadeau
emballé de couleurs vives. Lorsque le moment du gâteau arriva, tous les enfants
se réunirent autour de la table. Antoine souffla (d'un coup !) ses
bougies, et commença à ouvrir ses cadeaux. Tous les enfants étaient très
excités. Malencontreusement, un petit garçon turbulent tomba sur le cadeau des
parents d’Antoine, et le cassa. Les parents étaient mécontents, mais Antoine
réagit, contrairement à son habitude, de façon très détachée. Sa maman lui
demanda alors : « de quelle couleur est ce ballon, mon
chéri ? » en lui donnant un magnifique ballon rouge. Et Antoine
répondit : « ben gris, pourquoi ? ». Un de ses amis se
moqua : « et alors, Antoine, tu ne connais plus tes
couleurs ? »Antoine regarda autour de lui, et vit beaucoup de choses grises. Même son clown préféré, qui était
rouge encore la veille ! Il comprit que sa maladie commençait à se
manifester et courut dans sa chambre en pleurant.
Et la prédiction continua
à se réaliser. A ses 20 ans, même le beau ciel bleu d’été devint gris. Quand
son premier amour de jeunesse le quitta, il n’éprouva aucune tristesse.
A ses 30 ans, il ne fut
pas surpris de ne plus voir de violet autour de lui. A 33 ans, il faillit
mourir : il avait été menacé dans le métro par une bande de loubards armés
de couteaux et, au lieu de fuir, il leur avait fait face. Heureusement, un
témoin avait alerté la police, qui arriva à temps. Lorsqu’il fut interrogé,
Antoine dit qu’il n’avait pas perçu le danger. Ses parents furent bouleversés
d’apprendre ce qui s’était passé. Ils commencèrent à se disputer, sans
qu’Antoine ne comprennent pourquoi.
A ses 40 ans, les
feuilles des arbres devinrent grises. Il avait l’impression de vivre dans un
film en noir et blanc, avec le jaune qui surnageait dans cette marée de gris.
Alors qu’il avait 48 ans, son père mourut subitement dans un terrible accident
de moto, dans lequel il fut démembré et décapité. Antoine regarda les restes de
son père de façon détachée, sans émotion. Quelques mois plus tard, sa mère fut
atteinte du cancer. Elle commença un traitement long et pénible, qui la
laissait sans énergie. Un jour d’hiver, elle demanda à son fils de venir la
voir, car elle avait quelque chose d’important à lui dire. Son fils arriva à la
nuit tombée. Hésitante, sa mère lui dit alors :
« Mon chéri, mes forces m’abandonnent, et
je me demande si je vais réussir à vaincre cette maladie … Je ne voudrais pas
mourir sans que tu saches … Ton père est décédé brutalement, nous n’avons pas réussi
à nous mettre d’accord avant, mais maintenant, je crois que tu as le droit de
savoir … Je pense que nous avons fait une erreur, une terrible erreur,
mais nous voulions seulement te protéger, faire en sorte que tu vives une vie
tranquille ... Voilà … Cette histoire de maladie, de couleurs, d’émotions … Cette maladie n’existe pas. Tu peux voir
toutes les couleurs, ressentir toutes les émotions ».
Antoine fut stupéfait. Un
tourbillon de sensations s’éleva en lui. Incapable de parler, il courut jusqu’à
chez lui. L’incrédulité, la colère, les regrets, la tristesse le submergèrent.
Il finit par s’endormir tard dans la nuit, tout habillé sur son canapé. Au
matin, il fut réveillé par un rayon de soleil. Allant à sa fenêtre, il découvrit
un ciel bleu lumineux. Il regarda dans
le square en face de chez lui. Un magnifique magnolia offrait ses feuilles
vertes vernissées et ses fleurs rouges écarlates. Une grande joie s’éleva en
lui : comme le monde est beau, chatoyant ! Puis il éprouva de la
colère : comment ses parents avaient-ils pu le priver de tout ceci pendant
si longtemps ? En repensant à son père, la tristesse l’envahit : il
ne pourrait plus lui parler, lui demander pourquoi il avait fait cela. Puis il
eut peur : et si sa mère était morte ? Il se précipita chez elle, et
la trouva sereine, apaisée. Il lui raconta qu’il voyait à nouveau toutes les
couleurs, combien il trouvait le monde beau. Sa mère lui dit :
« Je suis tellement
désolée, mon chéri … quand tu étais bébé, tu étais colérique, et nous avons été
soulagés lorsque tu as arrêté de piquer des colères, après tes 10 ans. Ensuite,
j’ai été heureuse que tu ne sois plus jamais triste. Mais quand il y a eu cette
agression où tu aurais pu mourir, j’ai commencé à m’inquiéter. Je souhaitais te
révéler la vérité, mais ton père ne le voulait pas. J’espérais qu’un jour ou l’autre,
tu en parlerais à un médecin, que tu ferais des recherches sur ta « maladie »,
et que tu découvrirais le pot aux roses. Mais non, plus le temps passait, plus
tu y croyais, et cette histoire devenait vraie ! Comment était-ce possible ?
Et je voyais tes 50 ans se rapprocher avec terreur. Comment vivre en étant privé
de joie ? Le secret de ce mensonge me rongeait, je me sens tellement apaisée
de t’avoir dit la vérité … »
Et la colère d’Antoine contre
ses parents disparut. Son père et sa mère lui avaient raconté cette histoire alors
qu’il était enfant, mais c’est lui qui y avait cru, qui ne l’avait jamais
remise en cause, qui lui avait donné une réalité.